r El ser querido
Rodrigo Sorogoyen, Espagne, France, 2026o
Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
L’être aimé débute là où Valeur sentimentale se termine: un célèbre réalisateur ayant quitté sa famille il y a longtemps, revient dans son pays – en l’occurrence, l’Espagne – pour convaincre sa fille, devenue pour lui une étrangère, de jouer dans son prochain film. Comme chez Joachim Trier, la fille réagit d’abord avec méfiance, gardant en mémoire la trahison familiale et les caprices artistiques de son père. Mais contrairement au film norvégien récompensé aux Oscars, le personnage de la fille, chez l’Espagnol Rodrigo Sorogoyen, n’est pas une comédienne acclamée sur scène; nous avons affaire ici à une actrice débutante dont la filmographie compte uniquement des séries médiocres. Son père lui rend-il service en lui offrant un rôle principal dans un film historique ambitieux? L’équipe du réalisateur ne l’accusera-t-elle pas tôt ou tard de népotisme? Dès le début du tournage, nous sommes confronté·es à ces questions dans toute leur complexité, en voyant le père, réalisateur vedette, diriger son équipe d’abord avec énergie et autorité, puis de manière carrément tyrannique lorsque le tournage ralentit. Sur un autre tableau, nous observons l’actrice espagnole Victoria Luengo (36 ans, vue récemment dans Amarga Navidad) côtoyer d’égal à égal Javec Bardem avec un jeu riche en nuances, à son aise dans la dynamique de domination et de concessions. Aussi bien l’actrice que son personnage résistent au «monstre sacré» Bardem, dans le rôle du réalisateur. On regrette que ce casting exceptionnel ne parvienne pas toujours à contrer le penchant de Sorogoyen pour des scènes à la dramaturgie maniérée, mais la confrontation finale entre le père et la fille – chacun·e étant, non sans ambiguïté, l’«être aimé» de l’autre? – condense magistralement certaines questions fondamentales: qui a besoin de se réconcilier, avec qui et quand? Qui se dérobe? Et surtout: la question centrale du respect élémentaire, sans lequel les relations humaines sont vouées à l’échec, est-elle vraiment abordée? Jugez-en par vous-mêmes. Une chose est sûre: le chemin vers les réponses est aussi tortueux que trépidant.
Kerstin Blank
